ZEMMOUR E., La messe n'est pas dite. Pour un sursaut judéo-chrétien.

 


ZEMMOUR E., La messe n’est pas dite. Pour un sursaut judéo-chrétien, Fayard, 2025.

Disons-le sans ambages : on a connu des ouvrages d’Éric Zemmour mieux écrits. Sur la forme tout d’abord, la reprise d’un texte ancien et retravaillé est perceptible et maladroite : le lecteur perçoit le bricolage, la pensée n’est pas fluide. 
Sur le fond, d’une part, les limites culturelles en matière religieuse de l’ex-journaliste se font sensibles : on ne peut pas adhérer à certaines formulations, parfois trop simplistes ; certaines idées sont tout simplement fausses. Il aura été facile à un Mgr Rougé (Causeur, le 10 décembre 2025), de boxer le Z, par moments de manière peu amène. On se demande ici pourquoi Zemmour ne s’est pas fait préalablement relire par un chrétien compétent, au moins pour corriger quelques bévues trop saillantes.
D’autre part, Zemmour ne se positionne pas en sociologue des religions mais en homme politique : le judaïsme et le christianisme dont il parle sont pour lui des communautés susceptibles de faire alliance plutôt que s’ignorer voire s’opposer. Cependant, il ne peut pas ignorer qu’on peut difficilement parler de telles communautés : en matière politique, le judaïsme est divisé, autant que le christianisme et même le catholicisme français, à ne considérer que ce dernier. Il y a là, de la part de l’auteur, une grande preuve d’idéalisme.
Toutefois, quelles que soient ses maladresses, l’entreprise d’Éric Zemmour n’est pas sans intérêt.

En premier lieu, on ne peut nier que, dans le sillage de l’homme politique, se sont effectivement retrouvées les forces vives de la très catholique Manif pour tous, et très certainement une bonne part de jeunes juifs français, lesquels auront fraternisé dans un même combat politique pour la France. Zemmour, comme il l’a dit lors de diverses interviews, a voulu leur rendre hommage et les encourager dans le combat actuel et à venir. Il est certain qu’il y a un judaïsme français patriote, pour une part inconnu des catholiques. Des Marc Bloch ou des Jules Isaac – et combien d’autres – auraient peut-être été sensibles à la voix du politicien français. On ne peut pas ne pas penser ici à la figure extraordinaire de Charles Péguy qui semble faire le trait d’union entre le judaïsme et le christianisme dont parle Zemmour. En tout cela, il semble y avoir une sorte d’intuition prophétique chez l’auteur mais, comme chacun le sait, les prophètes finissent toujours caillassés par les grands-prêtres des religions établies.

En second lieu, il reste la question de fond : le judéo-christianisme existe-t-il ? Il est de bon ton, dans certains milieux de le contester, en arguant notamment du fait (indéniable) que le christianisme n’est pas le bienvenu dans l’actuel Israël, sans cesse en bute aux tracasseries administratives, aux incivilités, voire à des persécutions larvées. Peut-on en appeler au judéo-christianisme dans ce cas ? Mais en regard, l’antisémitisme profond du monde grec dont a hérité l’occident n’est pas mort avec la dernière Grande Guerre. Les épouvantails de la « finance mondialisée », du « Mossad »… demeurent, à tort ou à raison, des repoussoirs toujours efficaces. Le terrain est miné, les divisions et les incompréhensions mutuelles profondes : on ne peut pas les contester ni les invisibiliser d’un trait de plume. Cependant, on ne peut pas non plus nier les points suivants :
La foi chrétienne est née au cœur d’Israël. Jésus, fidèle à la Torah, accomplit les annonces des prophètes jusqu’à Jean le Baptiste, exécuté pour avoir rappelé ses devoirs religieux à Hérode-Antipas. Les Apôtres, les premiers disciples, les évangélistes, les membres de la communauté-mère de Jérusalem, et même saint Paul, sont tous juifs. La matrice de la foi chrétienne est juive. La foi chrétienne est incompréhensible en dehors de cette génétique. C’est ainsi qu’au tout début, les Romains ne font pas de différences entre juifs et chrétiens : pour, eux, les chrétiens ne sont qu’une secte juive parmi d’autres. L’hérésie de Marcion qui renie l’Ancien Testament, et ressurgit à chaque génération d’une manière ou d’une autre dans le rejet des Juifs ou de la Loi, a toujours été condamnée par l’Église.
Le « judéo-christianisme » apparaît de fait avec la conversion à la foi chrétienne du monde grec et romain : parmi les chrétiens, il y a les « hébreux » et les « hellénistes ». Les « hébreux » sont les judéo-chrétiens voués à l’effacement par l’explosion démographique des « hellénistes » d’origine païenne, et par la dispersion déclenchée par la chute de Jérusalem en 70 et surtout 135. Il existe toute une littérature « judéo-chrétienne » formant un large éventail : certains ouvrages sont clairement chrétiens (Pasteur d’Hermas…), d’autres laissent le critique sans réponse, ne sachant conclure s’ils sont juifs ou judéo-chrétiens (Roman Pseudo-clémentin…). 
Plus encore, une part de cette littérature, de type mystique (dite « littérature des Palais » : livre d’Hénoch, par exemple, évoqué en He 11,5 et Jude 1,14), semble pouvoir être revendiquée par les deux courants religieux. On touche ici à une troisième forme de judéo-christianisme, qui a possiblement perduré en marge de l’un et l’autre courant officiel de la Grande Église et du Judaïsme rabbinique, dans lequel il est peut-être toujours possible aujourd’hui de chercher des points de partage. La recherche universitaire s’est attaquée à ce sujet depuis quelques dizaines d’années (Mimouni, Grappe, Oshido Reed, Costa…). Il y aurait un possible judéo-christianisme mystique lié à ce mystérieux monde prophétique, même si nous sommes bien conscients des limites d’un tel exercice.
Enfin, il s’est toujours trouvé au cours de l’histoire des Juifs devenus chrétiens (de gré ou de force). Certains ont assumé leur appartenance d’origine, soit de manière explicite (le cardinal Lustiger, les Juifs-Messianiques), soit de manière implicite (Thérèse d’Avila, les Marranes), formant une « zone grise ». Mais on ne peut pas reconnaître ce « judéo-christianisme » en tant que communauté indépendante (ce fut tenté pour une part, en Israël, en lien avec la Maison Saint-Isaïe), ce sont jusqu’à présent des aventures individuelles ou familiales. On pourrait aussi s’interroger sur l’existence de juifs « secrètement chrétiens ». On connaît certains qui n’ont pas franchi le pas du baptême mais ne se cachent pas d’une foi ou d’une « interrogation » chrétienne. Peut-être d’autres, en raison de leur environnement familial, l’ont-ils toujours caché ; ont-ils écrit ? Existe-t-il dans la littérature spirituelle juive des écrits « chrétiens » ?

Bref, si l’on peut dire que le « judéo-christianisme » n’existe pas (ou plus) en tant que communauté religieuse, on ne peut pas nier qu’il existe essentiellement dans la foi chrétienne née juive, spirituellement dans la mystérieuse expérience prophétique toujours partagée, humainement dans des histoires personnelles ou familiales publiques ou cachées.
En ce sens, dans une forme d’inspiration prophétique, Éric Zemmour n’a pas totalement tort de rappeler aux uns et aux autres que nous avons, en regard du Seigneur, une destinée commune. Il rêve qu’elle se concrétise en France.