HAMIDOVIĆ D., L’insoutenable divinité des anges.

 

HAMIDOVIĆ D., L’insoutenable divinité des anges, Éditions du Cerf, 2018.
 
Cet ouvrage, comme l’explique la présentation de l’éditeur, se veut être la première histoire du développement des anges depuis l’antiquité jusqu’à l’époque moderne. L’auteur, professeur ordinaire à la chaire « Littérature apocryphe juive et histoire du judaïsme dans l’Antiquité » à l’université de Lausanne, est réputé être le plus compétent pour répondre à ce défi. Assurément un tel travail demande une connaissance étendue et David Hamidovic présente les compétences requises.
 
L’ouvrage est structuré en quatre chapitres qui représentent grossièrement quatre périodes :
 
Dans la haute antiquité, la première période voit l’apparition des « anges » sous forme de dieux inférieurs, messager des dieux principaux, n’agissant qu’entre eux, dans leur monde céleste. On a l’impression qu’il s’agit essentiellement d’activités diplomatiques.
 
La deuxième période, durant le premier millénaire avant Jésus, correspond à l’apparition du monothéisme. D’une part un Dieu apparaît supérieur aux autres, et d’autre part il commence à y avoir des interactions entre ce Dieu et le monde humain, justement par l’intermédiaire des « anges ». Ceux-ci demeurent des messagers, mais se voient aussi confier des tâches « administratives » : la puissance divine leur est déléguée en partie, laquelle correspond à un nom pour chaque ange. Ils sont donc démultipliables à l’infini, aussi bien dans les cieux que sur la terre. Cependant, comme chaque nation a « son ange », aussi bien Israël que les autres peuples, on voit l’apparition d’anges « rebelles » ou d’anges « protecteurs » ou vengeurs ; les anges peuvent aussi être porteurs de mauvaises nouvelles ou exercer la vengeance de Dieu. Autrement dit, il y a des anges mauvais, voire violents, sans qu’ils soient pour autant qualifiés de démons (cela viendra bien plus tard).
Durant cette seconde période, les théologiens juifs débattent sur l’importance et le rôle des anges : rien n’est clairement défini ; il y a plusieurs écoles en concurrence. On en voit la marque dans l’écriture et l’amplification de certains livres bibliques. Un des problèmes est la manière de représenter un ange : il apparaît parfois comme un homme, sans en être un, demeurant une manifestation divine. Plus que messager, il devient l’interprète du message divin qu’il a à délivrer, ou des rêves et des visions nocturnes des humains. Il devient presque indispensable pour caractériser une prise de parole divine. On est ici proche des figures angéliques présentes dans les évangiles.
 
La troisième période se situe au tournant du 1er siècle avant Jésus et les deux ou trois siècles qui suivent. Diverses conceptions religieuses se confrontent : en regard de l’héritage hébraïque classique lui-même influencé par les religions de l’ancienne Mésopotamie, l’influence hellénistique est devenue incontournable ; l’apocalyptique juive se développe, probablement en réaction. Dans ce contexte fluide, les anges prennent « de l’épaisseur » : ils deviennent les agents de Dieu pour accomplir son dessein – avec la capacité d’agir en plus de celle de transmettre, et ils peuvent en retour transmettre ou présenter des suppliques à Dieu. Ils sont revêtus d’un rôle médiateur. Dans le même temps, certains anges peuvent « trahir » et devenir les fauteurs du mal sur la terre (les Vigilants du livre d’Hénoch). Cependant, pour éviter que soit perdue de vue leur identité divine, on ne leur confère plus l’apparence humaine. Ils endossent des caractéristiques naturelles : l’éclair, la neige… des traits divins empruntés à Dieu, garantissant ainsi leur origine divine. Ils provoquent alors, comme Dieu lui-même, crainte et respect. Leur nom porte toujours le suffixe « -el » pour marquer cette appartenance divine. Dans le même temps, on essaye de les répertorier, de leur assigner des missions particulières correspondant à leur nom, de les hiérarchiser : on voit apparaître les figures des archanges Michel, Raphaël et Gabriel. Les théologiens spéculent, au moyen des anges, sur les réalités divines et leurs incidences sur le monde. L’auteur parle ici d’« angélopédie ».
 
La quatrième période, dans le premier christianisme et de développement du judaïsme rabbinique, correspond à une première tentative de réglementation. Il faut éviter les dérives : certaines communautés en sont venues à associer au culte de Dieu un culte des anges en tant qu’intercesseurs. Le judaïsme rabbinique recentre la dévotion sur le Shema Israël et les objets rituels contenant des passages de la Torah. La confusion (et la confrontation) entre les communautés est importante. Certaines développent l’idée de l’existence d’un ange supérieur, qui est comme Dieu (Métatron) ; d’autres s’y opposent absolument. À ce débat viennent se greffer, évidemment, la figure de Jésus et celle des chrétiens sanctifiés par l’Esprit de Dieu, ayant la vision du ciel ouvert (Étienne). La destruction du Temple, avec la disparition de la liturgie associée, ouvre aussi la voie à des recherches de spiritualisation de l’office sacerdotal. Comme on le voit, la question des anges touche à l’origine du mal, à la relation possible entre les hommes et Dieu, à la figure humaine ou divine (ou les deux) d’un médiateur : on est au cœur du débat théologique cher aux lettrés, prêtres, rabbins, pharisiens, théologiens, mystiques… Christianisme et judaïsme vont penser de plus en plus dans des catégories qui leur sont propres. Le peuple, lui, conserve sa dévotion aux « bons » anges qui s’opposent aux « démons ».
 
Cette brève présentation est un résumé de la conclusion, presque un des seuls moments synthétiques de l’ouvrage. Le premier se situe à la page 249 ! En effet, nous suivons l’auteur pas-à-pas, lequel semble rédiger en même temps qu’il mène son exploration. Il y a un côté passionnant à voyager ainsi à travers les textes, les époques… mais c’est aussi déroutant car l’exposé n’est pas très didactique : ce livre n’est pas un manuel. D’ailleurs, le texte ne s’appuie sur aucune référence (hormis les citations bibliques).
 
Comprenons la difficulté. L’auteur mène son investigation en historien. Ce choix a une conséquence redoutable : la Bible hébraïque (= l’Ancien Testament) résiste à une telle investigation. Il est difficile de dater tel ou tel livre biblique, d’autant plus qu’il a été possiblement révisé à plusieurs époques. On peut parler de traditions, mais celles-ci ne sont pas seulement linéaires ou parallèles avec une synthèse à la clé ; il se peut que telle tradition attestée à une époque ancienne disparaisse puis ressurgisse à une époque beaucoup plus récente, créant ainsi un effet de contraction factice ; et l’historien s’y perd. La Bible hébraïque est comme un gruyère, avec de multiples trous qui relient presque immédiatement des épaisseurs temporelles éloignées chronologiquement. La perception est aggravée par le fait que tel lecteur « moderne » perçoit tel texte ancien comme un tout unifié – ne faisant pas de distinction historique entre des rédactions successives – mais en tâchant seulement d’expliquer des différences de logique, en inventant des solutions qui deviennent elles-mêmes des traditions (avec leurs oppositions). Il est très difficile – sinon impossible ? – de démêler l’écheveau de la Bible hébraïque.
En second lieu, la Bible hébraïque n’est qu’une sélection de livres parmi les multiples livres produits par l’Israël ancien. Bien entendu la Torah (le Pentateuque) est centrale, ainsi que les livres prophétiques. Mais déjà certains commencent à faire débat. D’autres livres plus récents – parce qu’ils ont été écrits en grec, par exemple – n’ont pas été reçus dans le canon. Et pourtant, du point de vue de la tradition historique et/ou spirituelle, ils sont partie prenante et ont même une influence sur tel livre canonique dont ils détiennent des clés de compréhension. L’historien ne peut pas faire abstraction de ces ouvrages « apocryphes », même s’ils sont rejetés ou regardés avec suspicion par les théologiens. Tel est bien le problème : les « anges d’Hamidovic » et les « anges des rabbins (ou des évêques) » ne sont donc pas forcément les mêmes.
Évidemment, ce qui est dit ici de l’investigation « historico-critique » dans la Bible hébraïque vaut également pour celle du Nouveau Testament. Avec une différence près (notable) : le chrétien veut pouvoir s’appuyer sur la réalité historique de Jésus-Christ et de sa vie – il n’a donc pas peur de l’investigation scientifique pour ce qui concerne ce dernier et son environnement ; et il reçoit la Bible hébraïque comme un tout unifié, comme un héritage prophétique qui n’a pas nécessairement besoin de présenter les mêmes caractères d’authenticité historique. Mais il ne peut pas négliger le fait que les premiers chrétiens fonctionnaient culturellement comme leurs devanciers écrivains, scribes et prophètes, même si pour certains la conception grecque de l’histoire est affirmée (saint Luc, saint Jean).
Donc tout ceci explique la lecture parfois laborieuse des développements de l’auteur, et son recours à des textes externes à la Bible hébraïque, comme le livre d’Hénoch.
 
Cependant, et on le voit parfaitement en fin d’ouvrage, l’auteur n’est lui-même pas rigoureux en matière chronologique alors qu’il a parfois la possibilité technique de l’être, notamment pour l’ère chrétienne. Son exposé sur le développement de l’angélologie en monde chrétien, de l’antiquité à la période moderne ne cesse de faire des aller-retour sur plusieurs siècles, rendant le propos sinon confus, du moins compliqué à synthétiser. Par conséquent, on ne peut s’empêcher de penser qu’il a fonctionné de la même manière pour l’exposé de sa recherche dans la Bible hébraïque. Et cela est si vrai qu’on a vu apparaître à un moment, par exemple, une référence à 3 Hénoch, texte bien postérieur à la période traitée alors. On en conclut que le brouillard dans lequel le lecteur se démène tout au long de l’ouvrage est généré tout autant par la matière traitée que par l’auteur lui-même. Il faut donc pour ainsi dire presque tout reprendre pour tâcher d’organiser les propos.
En parcourant l’introduction du livre de Michaël Langlois sur Le premier manuscrit du Livre d’Hénoch (Éditions du Cerf, 2008), on a tout l’exact opposé en matière de traitement des textes : une rigueur mathématique, un exposé clair et suggestif, une référence solide. Le philologue se montre meilleur historien (et théologien) que notre « historien des anges ».
Mais ne regrettons rien : le livre de David Hamidovic est un très bon débroussaillage, qui pose mille questions, ouvre mille pistes de réflexion et de recherche. Il faut bien commencer par quelque chose, et cela vaut toujours mieux que la littérature ésotérique complètement déconnectée de la vraie tradition biblique et évangélique des anges.
 
J’ajoute, pour finir, le signalement d’un certain manque à la réflexion dans l’ouvrage, même si l’idée a pu affleurer ici ou là : l’auteur ne fait pas ou peu référence aux prophètes, dont la relation avec Dieu s’apparente – me semble-t-il – en de multiples points avec celles des anges. D’ailleurs, dans un chapitre, on touche à un débat entre l’identité de « l’homme de Dieu » et celle de l’ange (p. 114-115), où celle de « l’homme de Dieu » est condamnée : il n’est pas un ange. Justement, il me semble intéressant, d’une part, d’observer que durant la période du second Temple le prophétisme diminue à mesure que « l’angélisme » se développe ; et d’autre part que le « prophétisme » ressurgit en milieu chrétien (sous l’action de l’Esprit) qui « angélise » les chrétiens. L’auteur observe, à mon avis très justement, que le premier monachisme semble hériter directement de ces conceptions spirituelles pas très éloignées des traditions hénochiques, apparemment bien reçues dans les milieux hellénistiques, particulièrement alexandrins.