ALLEN, Léon XIV, pape missionnaire d'une église mondialisée.

 

ALLEN E. A., Léon XIV, pape missionnaire d’une église mondialisée, Éditions du Rocher – Artège, 309 p., 19,90 €.
 
Rédigé quelques mois après son élévation au souverain pontificat, cet ouvrage est la première véritable biographie de Léon XIV, comprenant des extraits de plusieurs interviews, dont une du pape lui-même, réalisée en juillet 2025. Il est très probable que le pape a voulu par ce moyen se faire connaître d’une manière très accessible à l’ensemble des fidèles catholiques et au monde entier.
 
C’est ainsi que par de nombreux témoignages, nous parcourons l’ensemble de la vie de Robert Prévost, sans qu’on puisse y déceler de zones d’ombres. Le premier sentiment qui nous vient est que le pape est un homme naturellement sain, équilibré, intérieur, pacifique. On peut le voir aussi réfléchi et actif, n’hésitant pas à prendre décisions et responsabilités.
C’est de toute façon ce qui ressort de sa « carrière ecclésiastique », menée en ligne droite : parcours exemplaire dans son Ordre religieux, celui des Augustins, jusqu’au supériorat général, puis parcours épiscopal au Pérou avant d’être appelé à Rome à la tête du Dicastère pour les évêques.
Il est d’ailleurs remarquable que ce soit à son prédécesseur qu’il doive tout son parcours épiscopal : administrateur apostolique puis évêque de Chiclayo (2014-2023), Archevêque et préfet du Dicastère pour les évêques, en même temps que président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine (2023-2025), créé cardinal-diacre en 2023, et – ce qui ne pouvait sans doute n’être aperçu que par des yeux exercés – cardinal-évêque d’Albano en 2025 : le message était on ne peut plus clair. On reconnaîtra que le discernement semble ici parfait.
 
Du point de vue de l’Église, Robert Prévost vient d’une Église minoritaire (les catholiques aux USA), mais pleine de vitalité et confrontée tant au protestantisme évangélique qu’à une sécularisation avancée, avant de faire l’expérience de l’Église universelle au sein de l’Ordre des Augustins. Il est ainsi devenu une des rares personne à avoir un point de vue global, à connaître des réalités différentes selon les cultures et un certain nombre de questions géopolitiques. Enfin, de par sa mission et son épiscopat au Pérou, il connaît l’Église d’Amérique latine de l’intérieur, avec une approche extérieure probablement assez pragmatique. Le tableau est assez édifiant, et on se prend à rendre grâce à Dieu pour une telle préparation à la fonction suprême dans l’Église.
 
L’approche de la journaliste est en partie idéologique : elle dresse un portrait de Léon XIV héritier de son prédécesseur, ayant vocation à mettre en pratique et en ordre ce dont il a hérité, esquissé de manière « prophétique » et (sans le dire) un peu brouillonne. « François avait imaginé la synodalité, Léon va la réaliser », pourrait-on résumer.
De ce fait, elle n’explore pas la vie spirituelle et la vie intellectuelle du pape Léon. Il apparaît davantage comme un « administrateur ecclésiastique », un « bon pasteur », plutôt que comme un spirituel ou un intellectuel. Cela pose deux questions :
La première est que le portrait réalisé nous donne le sentiment que Léon est un homme actif, peu porté à la lecture, sans grande réflexion théologique. Et pourtant, il est héritier de la tradition augustinienne, il a une formation scientifique préalable à sa formation théologique, et il a un doctorat en droit canonique – qui n’est pas uniquement du droit « technique », mais le Mystère de l’Église exprimé en langage juridique, ce qui est très particulier. En raison de cette triple formation et de ses expériences multiples dans l’Église, Léon XIV a donc des choses à dire. Mais quel langage va-t-il employer ? On note déjà son intérêt pour l’IA (Intelligence Artificielle), mais aussi les relations de l’Église avec les Juifs et les Églises Orthodoxes, dont on a le pressentiment qu’il ne va pas se contenter de déclarations non suivies d’effets. Avec les Orthodoxes, va-t-il réussir à dépasser le conflit du Credo de Nicée-Constantinople (le Filioque), et à résoudre le complexe débat de la date de Pâques ?
La seconde question est plus embarrassante : celle de l’ombre du pape Benoît XVI, dont on ne parle jamais sinon par des formes d’allusions ou des périphrases. Évidemment, d’un point de vue spirituel et intellectuel, Benoît demeure le maître depuis le pontificat de Jean-Paul II déjà : il a dominé le magistère de l’Église au tournant du deuxième millénaire. Mais on n’en parle pas. Que la journaliste ne le fasse pas, c’est normal, puisqu’elle veut nous « vendre » un pape Léon fils du pape François. Mais que Léon ne le fasse pas non plus, c’est curieux. À moins qu’il se protège par son silence d’être injustement perçu comme un conservateur, « réincarnation de Benoît XVI », au risque de s’attirer les anathèmes virulents de progressistes déçus ? Il a déjà mis un coup d’arrêt au programme LGBT et aux velléités d’ordinations aventureuses – ce qui est déjà en soi un acte courageux. Parfois, mieux vaut faire sans dire.
 
Cependant, il y a un problème de fond auquel Léon ne pourra pas échapper, que Benoît avait accepté d’affronter à ses risques et périls et que François avait ignoré, s’attirant un capital de sympathie mondain : comment exprimer et rendre compte de la sacramentalité de l’Église dans un monde sécularisé ? Benoît avait assumé le caractère surnaturel de la foi, le rendant visible et donc en confrontation avec l’esprit du monde ; François l’a incarné dans les réalités humaines, le rendant invisible, au risque de faire basculer l’Église dans l’hérésie d’Arius.
Il semble, à écouter (ou lire en l’occurrence) le pape Léon, qu’il tâchera de trouver une voie moyenne, ou plutôt articulée différemment : n’est-il pas l’homme qui a parcouru les rues de Chiclayo avec le Saint-Sacrement durant le confinement, et le même qui a organisé l’aide d’urgence aux pauvres de son diocèse lors d’événements climatiques dévastateurs ? Le Christ est dans les deux voies, et pas l’une sans l’autre.
 
In fine, en refermant l’ouvrage, un catholique ne peut que bénir le Seigneur d’assister son Église en tout temps, comme il l’a promis : Deo Gratias.