MONTOUX A., Il faut dresser la voile. Introduction à la culture, la vie et la pensée de Jean Scot Erigène.


MONTOUX A., Il faut dresser la voile. Introduction à la culture, la vie et la pensée de Jean Scot Erigène, Éditions du Cerf, 2026, 229 p., 20 €.
 
On ne sait rien de Jean Scot Erigène, ou presque, si ce n’est qu’il est irlandais d’origine et qu’il vivait entre 800 et 877. Pour le compte de Charles-le-Chauve, il fut traducteur d’auteurs grecs, notamment du Pseudo-Denys l’Aréopagite, de Grégoire de Nysse et de Maxime le Confesseur – théologiens de première importance. Il a synthétisé sa propre pensée, nourrie de celle des Pères grecs, dans un traité intitulé Periphyseon (des divisions de la nature), ouvrage théologique et philosophique très original.
Cependant, Jean Scot fut mal reçu à son époque. Un traité de jeunesse sur la Prédestination lui a valu des problèmes. Son traité sur les divisions de la nature fut jugé panthéiste (Dieu faisant corps avec la nature) – ce qui n’est pas exact en l’occurrence – mais la pensée grecque était certainement trop différente de celle de saint Augustin, qui faisait loi à cette époque. Il est quand même accusé d’hérésie par le pape Nicolas Ier vers 865-867. Et la fin de sa vie n’est pas très glorieuse : il meurt assassiné par ses étudiants… Aussi bien, son œuvre personnelle fut marginalisée dans l’Église, ce dont les libres-penseurs firent leurs choux gras.
 
On voit la difficulté qu’il y a à traiter de la Création et, en fonction du récit qu’on en fait, de traiter en retour de la morale à adopter par l’homme pour parcourir la voie de sa divinisation, de son « retour au principe » originellement bon. Je note quelques points particuliers.
 
En premier lieu la pensée de Jean Scot est un système, fondé sur une interprétation du texte de la Genèse, de la création en six jours (Hexaemeron). La démarche théologique est classique – il n’est pas le premier, et l’exercice trouve son fondement et sa légitimation dans l’évangile selon saint Jean. Cependant on observe chez Jean Scot une forte tendance à lire l’Écriture de manière allégorique, exercice qui ouvre à une multiplicité d’interprétations, et partant, à un risque d’instrumentalisation de l’Écriture. Ce point est important à souligner : il y a un risque très réel pour un théologien de faire usage des Écritures pour alimenter son propre discours et de s’autojustifier, même inconsciemment. Il est remarquable en ce sens que le système de Jean Scot minimise le péché, la responsabilité personnelle et la sanction du péché (on se retrouve à rebours d’Augustin, de ce point de vue). Il y a quelques garde-fous, mais globalement le système pousse à la rédemption et au salut universel, avec un effacement des péchés fort bien venu pour les pécheurs… Je ne peux pas m’empêcher de penser à la dérive de plusieurs théologiens modernes qui ont couvert de leur théologie bien des abus et je pense que Jean Scot n’est pas à l’abri d’un tel défaut.
De ce point de vue le jugement porté par l’Église me paraît sain : Jean Scot est à consommer avec modération.
 
En second lieu, je note l’accointance qu’il peut y avoir entre un discours de type cabaliste et le discours de Jean Scot : la création est une émanation de Dieu, avec des plis – il faut bien faire apparaître le mystère du mal. Je ne peux pas faire ici ce travail, mais il me paraît certain qu’on a là la raison fondamentale pour laquelle la pensée de l’Érigène est appréciée par les libres-penseurs. Peut-être que si saint Augustin est maître en matière de rupture entre Dieu et l’homme (le péché originel, la chute), Jean Scot lui réplique en matière de continuité : malgré son péché l’homme demeure éternellement à l’image de Dieu, et cela ne peut pas lui être retiré. La création – jusque dans sa substance physique – est le lieu de cette continuité. On voit bien quel parti (et l’auteur ne se prive pas de le souligner) on peut tirer de l’Irlandais pour l’écologie : un regard positif et protecteur sur la nature, qui n’est en ce sens pas seulement l’œuvre de Dieu, mais aussi l’expression de Dieu lui-même à travers son œuvre. Le terrain est glissant vers le panthéisme, nous l’avons dit. Mais un bon théologien se doit d’équilibrer rupture et continuité, ou les articuler correctement. Sans quoi, ce théologien pourrait se retrouver rapidement "marcionite" sans s’en rendre compte… et c’est aussi une hérésie.
Probablement le défaut fondamental de Jean Scot est-il d’être fondamentalement philosophe plutôt  qu’historien. Outre le fait que sa pensée est systématique (et comment un système humain peut-il tenir devant le Mystère créateur (toujours nouveau) de Dieu ?), elle manque probablement d’une dose de personnalisme concret. Je dis cela par mode d’intuition.
 
Enfin, il faut quand même saluer Scot pour l’effort de pensée et d’expression qu’il a réalisé. Oui, probablement peut-on lui reprocher beaucoup, mais n’a-t-il pas vu juste ? Je veux dire ici – et j’en reviens à la question de départ, la question fondamentale de l’homme, de son origine, du mal subi et du mal produit, de la nature de la Rédemption opérée par Jésus qui leur est liée, et par conséquent du style de vie humaine renouvelée qu’il convient d’adopter pour retrouver ou acquérir le bonheur originel ou mieux un « bonheur augmenté », tout cela est pris à bras le corps par Jean Scot ; il s’y confronte. En ce sens, il peut être un bon aiguillon. Mais en raison de ses allégories contestables, il n’est pas un terrain solide.
Jean Scot est héritier, de par son origine et de sa formation irlandaise, d’un certain nombre de traditions théologiques qui ne sont pas (ou plus) celles de la Gaule continentale de la fin de l’Antiquité. L’auteur note que Scot semble faire référence à certains apocryphes (p. 64). Nous aurions aimé qu'il développe cette observation, car elle me paraît fondamentale pour comprendre quelques principes directeurs de l’antique théologie irlandaise en général, et de celle de Jean Scot en particulier.
 
Au final, le lecteur est heureux d’avoir un exposé accessible sur ce théologien-philosophe très particulier qu’est Jean Scot Erigène. Il doit savoir en faire bon usage – l’Irlandais est suggestif –, mais il doit savoir aussi en mesurer les limites. Tout dépassement pourrait assez rapidement devenir abusif en matière de dogme et de morale.