SACCHI P., Les Apocryphes de l’Ancien Testament. Une Introduction.

 

SACCHI P., Les Apocryphes de l’Ancien Testament. Une Introduction, Éditions du Cerf, 2011, 210 p., 24 €.
 
Au risque de surprendre le lecteur – puisque cette intention est clairement indiquée dans le titre –, je souligne d’emblée qu’il ne s’agit dans cet ouvrage que d’une « introduction »... Cette observation traduit au mieux, me semble-t-il, l’intérêt et la limite de l’ouvrage.
 
« Intérêt », puisque nous avons en main, au moyen de quelques chapitres de problématisation (partie I) puis de présentation de vingt textes apocryphes (partie II), un regard d’ensemble très accessible dans son expression sur ces écrits mystérieux, voire ésotériques, pour le catholique moyen.
 
« Limite », puisque la contrepartie de l’accessibilité au lecteur est une très (trop) grande simplification de l’exposé. Pour le dire brièvement, la première partie est plus intéressante que la seconde, où le lecteur ne dispose que d’une simple « présentation apéritive » des textes, avec quelques extraits probablement significatifs pour l’auteur mais peu convaincants pour le lecteur qui y cherche des « sources cachées » du Nouveau Testament.
Peut-être s’agit-il de l’édition d’un cours pour étudiants débutants en exégèse biblique ? Il ne s’agit en tous cas pas d’un manuel de présentation critique des textes : situation géographique, datation, rédaction, sources antérieures (notamment dans le corpus biblique canonique), emploi postérieur (dans le corpus néo-testamentaire, des Pères de l’Église ou des Écrits juifs postérieurs au Ier siècle)… On se prend à regretter que ce travail n’ait pas été fait par Simon-Claude Mimouni, maître en la matière. Le lecteur dispose certes d’une part de ces informations, mais de manière assez lâche et certainement pas systématique. Faute d’ouvrage critique de synthèse, du moins en français, on ne peut que renvoyer à l’édition proposée par André Dupont-Sommer et Marc Philonenko dans La Pléiade.
 
Cependant, il faut le reconnaître, si les Écritures canoniques (Ancien Testament) sont elles-mêmes d’un maniement compliqué, a fortiori en est-il des écrits apocryphes qui ont circulé en sous-main ou dans des groupes aujourd’hui considérés comme sectaires.
En effet, les textes dont nous parlons sont des écrits rédigés en hébreu, araméen ou grec dans un environnement juif sans aucun doute, mais développant des conceptions alternatives au judaïsme classique tel qu’il est défini à partir du IIIe-IVe siècle. Parfois ces textes ont été conservés en milieu chrétien (ce qui fait leur intérêt), avec le risque qu’ils aient été corrompus par des scribes ou des traducteurs chrétiens (ce qui a justifié en contrepartie leur rejet par le judaïsme rabbinique). La découverte des manuscrits de Qumran a constitué une aubaine incroyable pour permettre justement d’authentifier ces textes comme juifs quand on en y a retrouvé des fragments. Par exemple, les textes composant le Livre d’Hénoch n’étaient connus que dans la Bible de l’Église éthiopienne. Nous sommes certains maintenant de leur grande antiquité et de leur appartenance à la tradition juive.
 
Justement ces textes nous permettent d’enrichir notre compréhension du monde juif dans lequel vivaient Jésus et les premiers chrétiens. Le catholique moyen connaît les pharisiens, les sadducéens, les samaritains, les zélotes… Il a probablement entendu parler des esséniens, même si le Nouveau Testament n’en parle jamais. Pourtant ces esséniens faisaient partie des groupes religieux bien connus en Terre Sainte, à Jérusalem et à Alexandrie, décrits par Flavius Josèphe ou Pline l’Ancien… Quelques apocryphes présentés dans notre ouvrage peuvent avoir été produits par ce groupe.
Notre propos ici est de souligner la grande diversité religieuse qui composait le judaïsme à cette époque, avec les écrits qui étaient communs à l’ensemble (la Torah = le Pentateuque) et ceux qui était propres aux divers groupes. Le traitement des écrits prophétiques, l’importance qu’on leur accordait, était variable. De plus, les pharisiens se revendiquaient (contre les sadducéens) disciples de la « Torah orale », tradition héritée de Moïse en même temps que la « Torah écrite ». Et dans le sillage de cette tradition, bien d’autres « traditions » plus ou moins secrètes jusqu’à l’ésotérique.
 
Paolo Sacchi a manifestement une thèse qui mérite considération. Il identifie à travers le corpus du livre d’Hénoch composé en réalité de cinq textes : le Livre de l’Astronomie, le Livre des Veilleurs, le Livre des Songes, l’Épître d’Hénoch et le Livre des Paraboles, une « tradition hénochique » parallèle, concurrente puis complémentaire à la tradition de la Torah sadducéenne devenue canonique. Lors du retour de la captivité à Babylone, les écrits sadducéens se seraient imposés aux écrits hénochiques et les auraient écartés de la religion officielle du Temple de Jérusalem nouvellement restauré. Les « Hénochiens » seraient ainsi comparables aux Samaritains, dépositaires d’une version ancienne de la Torah, ou son équivalent, non reconnue par la religion officielle. Elle se serait transmise dans des groupes marginaux dont les esséniens seraient héritiers ou dissidents. Tout cela appelle évidemment une analyse plus approfondie, autant qu’on puisse mener une telle enquête étant donnée sa complexité.
 
Cependant, l’hypothèse de la tradition « hénochienne » liée en partie au groupe des esséniens, ne peut pas laisser indifférent un chrétien. En effet, plusieurs livres du Nouveau Testament font référence implicitement et même parfois explicitement à ces textes apocryphes (Hébreux, Jude…) Et, comme je l’ai mentionné, certaines Églises les ont conservés dans leur propre canon officiel. On sait que certains Pères de l’Église (Justin, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Irénée de Lyon vraisemblablement…) les connaissaient, parfois même en faisaient grand cas.
Il est donc possible et même probable qu’issus de divers courants du judaïsme, les premiers chrétiens ont reçu Jésus et son enseignement en fonction de leur propre tradition, ce qui a certainement généré « plusieurs formes de christianisme primitif », ceci expliquant la rédaction de quatre évangiles et de plusieurs écrits aux tonalités théologiques différentes parfois jusqu’à l’opposition, et toute la littérature apocryphe chrétienne, très variée et abondante.
Le processus de canonisation – d’officialisation des textes reçus dans l’Église officielle – a écarté la littérature apocryphe de l’Ancien Testament par suite de choix théologiques (Église romaine plus proche du courant pharisien ou sadducéen ? ; influence de saint Augustin ?) et au fur et à mesure de la disparition des communautés judéo-chrétiennes. Mais il est impossible de nier qu’elle fait partie à des degrés divers de l’ADN doctrinal de l’Église primitive. D’ailleurs, la présence du IVe Esdras, apocryphe anti-hénochien, introduit en complément dans les Bibles canoniques, trahit les choix théologiques qui ont été opérés. Mais à quelle époque et pourquoi le IVe Esdras s’est-il imposé, et par l’autorité de qui, contre ses concurrents ?
Pour mesurer l’importance de l’héritage des apocryphes, il faudrait pouvoir interroger de manière plus serrée les écrits du Nouveau Testament (notamment saint Luc) et probablement la tradition de l’Église d’Alexandrie (et le monachisme qui lui est attaché). Il est possible que l’Église primitive d’Irlande en conserve également quelques traces. On sait que l’Église d’Asie mineure était fortement marquée par le courant apocalyptique, johannique, qui ne doit pas en être très éloigné.

En somme, si les livres apocryphes ont formellement disparu du canon de la majorité des Églises, il n’est pas impossible que certaines de leurs traditions se soit perpétuées après mutation ou pas dans d’autres écrits ou dimensions de la Tradition de l’Église.