PITRE B., Jésus et les racines juives de l’eucharistie,
Desclée De Brouwer, 2026, 314 p., 19,90 €
Quand au cinéma on sort la « version » ou la « suite »
d’un premier film réussi, « ça passe ou ça casse », le nouveau film
pouvant se révéler un parfait navet commercial. J’avais apprécié le premier
livre de Brant Pitre, Les racines juives de Marie, et je craignais donc beaucoup
pour ce nouveau livre sur Jésus et l’eucharistie. Mais je n’aurais pas dû m’inquiéter :
le nouvel ouvrage est encore meilleur !
Soyons clairs : la lecture que fait Brant Pitre de
la Cène est révolutionnaire et en même temps parfaitement traditionnelle… – il faut
le faire ! Que n’ai-je appris tout cela depuis longtemps, si ce n’est au
catéchisme, du moins en faculté de théologie catholique… !
Reprenons le principe d’exégèse de Brant Pitre : « Pour
atteindre cet objectif, il faudra remonter le temps, jusqu’au 1er
siècle, afin de comprendre les paroles et les gestes de Jésus dans leur contexte.
[…] Lorsqu’on regarde le mystère de la Cène à travers un regard juif de l’Antiquité,
à la lumière du culte, de la foi et de l’espérance juives en l’avenir, on
découvre quelque chose de remarquable. On verra ainsi qu’il y a beaucoup plus
en commun entre le judaïsme ancien et le christianisme primitif qu’on pourrait
penser a priori. […] Malheureusement, ce faisant, une difficulté surgit.
Pour entendre Jésus de la façon dont les premiers disciples l’entendaient, il
nous faut connaître deux sources essentielles d’information ; 1° les Écritures
juives, c’est-à-dire l’Ancien Testament, et 2° la tradition juive
antique, précieusement conservée dans des écrits non contenus dans la Bible
juive. » (p. 36-37).
Il est absolument remarquable de voir le niveau de
résultat auquel l’auteur est parvenu en se limitant à l’exercice de ce
principe, en simple lecture des textes, sans analyse philologique fine, sans
recours particulier aux langes originaires. C’est dire à quel point il serait certainement
possible d’aller encore bien plus loin en affinant la méthode.
Premier élément : le judaïsme – comme toujours – est
multiforme et les courants auxquels le chrétien est habitué (pharisiens, saducéens…)
sont quelque peu formatés dans nos esprits. Par exemple, nous en restons
facilement à l’idée que le judaïsme dans son ensemble ne voit la Terre promise
que dans un Israël physique, géographiquement identifié. Or, l’auteur montre qu’il
existe dans le judaïsme antique un courant spiritualiste (appelons-le ainsi)
qui interprète déjà la Terre promise comme un monde nouveau, que nous appellerions
le Royaume des cieux. Et par conséquent, il existe un judaïsme qui n’attend pas
un Messie libérateur politique, mais un nouveau Moïse qui, dans un nouvel Exode,
conduira le peuple nouveau vers la Terre Nouvelle, avec une nouvelle Pâque, une
nouvelle Manne, etc. Ce courant spiritualiste comprend le Temple de Jérusalem comme
l’image terrestre du véritable Temple céleste, etc. Or Jésus se présente lui-même
comme ce nouveau Moïse, qui dans un nouvel Exode introduit le peuple nouveau
dans la nouvelle Terre, qui est le Ciel.
En réinterprétant le rituel du repas pascal, de la manne,
des pains de proposition (ou de la présence) dans le Temple, à la lumière de l’approche
spiritualiste de l’attente du nouveau Moïse, l’auteur nous donne des clés
particulièrement pertinentes pour comprendre la Cène et le mystère du pain et
du vin eucharistiques.
À ce sujet, deuxième élément, l’interprétation de l’algarade
entre les pharisiens et Jésus tandis que les disciples grignotaient des grains
dans un champ de blé lors du Sabbat (Mt 12,1-6) est éloquente (p. 210-220).
L’auteur nous montre que, de même David et ses hommes avaient consommé les
pains de proposition un jour de sabbat – parce que David était prêtre selon
l’ordre de Melkisédek, de même Jésus et ses apôtres sont légitimement
habilités à consommer du blé lors du sabbat – parce qu’ils sont eux-aussi inscrits
dans l’ordre de Melkisédek, Jésus étant fils de David. David se trouvait
dans la Tente de la Rencontre, à Nob ; Jésus lui est en extérieur, en
Galilée. Pourtant Jésus rétorque à ses contradicteurs « qu’il y a ici
plus que le Temple » - c’est-à-dire Dieu lui-même. Non seulement, il est
maître du Sabbat mais il est aussi celui sanctifie le lieu où il se trouve pour
en faire le temple : Jésus est Dieu lui-même présent. En réalité, les paroles
de Jésus et ses actes demeurent incompréhensibles tant qu’on lui refuse la
dignité divine. Et l’on comprend ici quel est le sacerdoce, non seulement de Jésus
lui-même mais aussi de ses apôtres (comme des évêques et des prêtres à leur
suite). Nous sommes très loin d’une interprétation purement moralisante de cet
épisode, où l’on ne retient de la part de Jésus que l’aspect transgresseur de
la Loi… – c’est presque hors sujet…
Autre éclairage de cette exégèse de Brant Pitre et
troisième élément : la compréhension de la Cène à la lumière du repas
pascal juif. Nous avons tendance à comprendre que Jésus l’a célébré de manière
anticipée avant d’entrer dans sa Passion. Il n’en est rien. Nous comprenons
ici que le rituel du repas pascal est rythmé par la consommation de quatre
coupes de vin, et qu’il n’est terminé qu’à la consommation de la dernière
coupe. Or si Jésus évoque les trois premières coupes lors de la Cène, il
diffère la consommation de la quatrième… aux quelques gouttes de vin qu’on lui
porte au bout d’un rameau d’hysope sur la croix, après qu’il eut dit : « J’ai
soif » et avant de conclure : « Tout est consommé. »
La Passion – dans son ensemble - est le repas pascal de Jésus. Et ce
repas n’est terminé que lorsque l’Agneau est consommé et la dernière coupe bue.
Ceci explique pourquoi Jésus, après la troisième coupe interrompt le rituel tandis
qu’avec les Apôtres ils chantent les psaumes du Hallel et se rendent au Mont des
Oliviers ; pourquoi à Gethsémani Jésus prie son Père à propos de la
dernière coupe ; et qu’il refusera de boire la substance alcoolisée qui
lui permettrait de s’anesthésier au moment de la mise en croix… Ainsi les
psaumes du Hallel donnent le sens de la Passion, et le récit de la Passion est
le récit de la nouvelle Pâque, inaugurant le nouvel Exode conduit par le nouveau
Moïse. On comprend pourquoi le noyau des évangiles est précisément le récit de
la Passion : il est au cœur de la célébration eucharistique.
Ces lignes, rassemblant de manière confuse quelques enseignements
majeurs de cet ouvrage, ne doivent pas dispenser les lecteurs de s’y reporter
directement et de s’y plonger. L’avantage avec un professeur américain est qu’on
a toujours l’impression qu’il s’adresse à des collégiens… c’est-à-dire de
manière très pédagogique : il n’y a donc aucune difficulté à le lire. Mais
il faudra un peu de temps à chacun – à commencer par moi-même – pour tirer les
implications exégétiques, spirituelles, théologiques et même liturgiques d’une
pareille lecture, qui – faut-il le souligner – s’inscrivent parfaitement dans
la tradition de l’Église. C’était là, mais nous ne le voyions pas…
