DICKES C. Le christianisme, une religion d'historiens.

 

DICKÈS C., Le christianisme, une religion d’historiens, Salvator, 2026, 130 p., 15,90 €
 
Ce petit ouvrage est la publication d’une conférence donnée par Christophe Dickès à l’Institut catholique de Paris le 16 janvier 2025, suivie de quelques textes pontificaux relatifs à l’histoire (Léon XIII, Pie XII, Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et François).
Ce n’est pas tant le texte de la conférence elle-même qui justifie l’intérêt de ce livre – lequel texte laisse le lecteur devant une impression de salade de fruits, où mille morceaux d’intérêts variables sont comme éparpillés au fil de la lecture – que son sujet et les quelques textes qui l’accompagnent.
 
En effet, Marc Bloch, entré au Panthéon le 23 juin dernier, a eu cette expression heureuse, qui a donné son titre à la conférence de Ch. Dickès : « Le christianisme est une religion d’historiens. D’autres systèmes religieux ont pu fonder leurs croyances et leurs rites sur une mythologie à peu près extérieure au temps humain ; pour les livres sacrés, les chrétiens ont des livres d’histoire » (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Ekho-Dunod, [1949] 2000, p. 50-51).
L’auteur de la conférence ne tire de cette observation de M. Bloch que l’aspect « technique », à savoir que les premiers chrétiens ont rédigé des histoires de Jésus (saint Luc en particulier), puis la génération suivante, celle des éditeurs, a voulu défendre cet héritage historique contre les contrefaçons gnostiques : « le commencement et les fondements de la foi – et donc de la théologie – reposent sur des événements précis et donc des faits historiques » (p. 28). Cela est tout à fait exact et on ne le soulignera jamais assez. C’est d’ailleurs ce principe fondamental pour un chrétien –  malheureusement oublié ou écarté par beaucoup de nos jours – qu’a voulu rappeler Benoît XVI en rédigeant son ouvrage majeur Jésus de Nazareth. Cependant, il me semble que Ch. Dickès manque deux éléments très importants.
 
Le premier est que pour les chrétiens – comme pour les juifs – Dieu se donne à connaître dans l’histoire pas seulement passée, mais aussi présente. Sa Providence (voir Pie XII, p. 83) est toujours agissante ou permissive dans tous les événements qui rythment les temps. Aussi bien la relation du chrétien à Dieu se fait sous le mode de l’incarnation, de son accoutumance ou de son mémorial. L’histoire n’est pas seulement la mémoire (figée) d’un passé, c’est une connaissance de la Présence actuelle de Dieu. Ainsi, l’histoire de l’Église, les vies des saints – sans parler de la liturgie qui en est le mode le plus intense – sont toujours pour le chrétien des témoignages de la présence réelle, de l’activité du Dieu vivant.
En somme, la théologie repose certes sur le témoignage (historique) apostolique, mais elle n’est vraiment théologie que si elle est en elle-même essentiellement histoire. Saint Irénée de Lyon est connu pour son traité Contre les Hérésies dans lequel il a brossé une première « économie (histoire) du salut ». Mais justement, les « Hérésies » au sens premier sont des écoles philosophiques. Saint Irénée a lutté contre la tentation philosophique (gnostique) de la théologie par l’exposée d’une théologie authentique parce qu’essentiellement historique. Le corollaire de cette affirmation est que le travail de l’historien est comparable au discernement spirituel du théologien, sans jamais être opposables l’un à l’autre mais au contraire se nourrissant l’un de l’autre. On pourrait dire également que ce n’est que par l’histoire que l’homme peut saisir la réalité, celle de la présence et de l’activité de Dieu.
D’aucuns diront à ce moment que l’histoire chrétienne (exégèse, histoire de l’Église, vies des saints), du fait de son lien avec la théologie a perdu toute scientificité – la science étant de son point de vue sinon athée du moins agnostique... Marc Bloch lui-même était sensible à cette question, qui a peu traité de l’histoire de l’Église. À la proposition qui lui était faite d’occuper une chaire d’histoire du christianisme médiéval à l’École Pratique des Hautes Études, il a décliné l’offre en répondant : « Le christianisme [est] une chose si vaste, si complexe et difficile qu’on ne [peut] l’étudier sérieusement sans y consacrer sa vie entière : je ne me sentais pas le courage de me laisser accaparer ainsi » (Apologie pour l’histoire, p. 83). Intuitivement, M. Bloch a répondu qu’on ne pouvait traiter de l’histoire de l’Église qu’en étant chrétien : c’est un seul ensemble. Et c’est en définitive la condition même d’un traitement véritablement scientifique de l’histoire de l’Église. On retrouve dans les pages de Léon XIII cette plainte que des pseudo-historiens perclus d’idéologie s’employaient à défigurer l’histoire de l’Église, à la falsifier. Il appelait, pour s’opposer à une histoire partiale, à la rédaction d’une histoire vraie (clin d’œil à Jean Guiraud !).
 
Le second élément qui me semble être manqué par Ch. Dickès est que l’histoire n’est pas un patchwork d’événements, de faits, de témoignages… une « salade de fruits », mais c’est un récit ; un récit structuré. Il ne s’agit pas seulement d’une question littéraire, qui a son importance pour que le récit soit intelligible et qu’il impressionne positivement le lecteur. Mais il s’agit aussi et surtout de structure narrative, de plan.
La question du choix du point de départ est essentielle qui informe la trame du récit : le narratif n’est pas le même selon le commencement qu’on lui donne. Il en est ainsi, par exemple, de l’histoire de France et de l’idée même qu’on se fait de la France, selon qu’on fait débuter son histoire au temps des Gaulois, du baptême de Clovis ou bien de la Révolution… Il en va de même des relations de Dieu et de l’homme, du Peuple de Dieu et de l’Église, selon qu’on fait débuter l’histoire du Salut par le récit de la Création ou bien, par exemple, par la rédaction du Pentateuque au retour de l’exil à Babylone. Ce fut l’enjeu du débat fameux du catéchisme Pierres vivantes, dans les années 1980 ! En l’occurrence, commencer par la Création fait de l’histoire du Salut une histoire prophétique : l’enjeu, le sujet, est la relation entre Dieu et l’homme, de la chute à la divinisation ; tandis que porter l’accent sur l’histoire archéologique réduit le peuple de Dieu et l’Église à des entités sociologiques à finalité terrestre : il n’y a pas de salut dans les concepts, seulement des outils descriptifs. Certes, le « théologien » doit prendre acte de l’apport positif d’un témoignage archéologique, qui peut par exemple lui donner un impératif chronologique, mais le « scientifique » doit aussi prendre acte que ce qui a sédimenté à une époque peut provenir de traditions antérieures dont il ignore tout, et que sa propre datation est soumise à marge d’erreur.
Le choix du point de départ est donc déterminant quant au sujet du récit et sa finalité. L’enjeu est de taille. Mais la trame du récit ne l’est pas moins. Le choix des séquences, l’articulation des continuités et des ruptures (qui sont comme des points de départ secondaires), ne sont pas non plus sans importance. Saint Irénée, toujours lui, défend dans son traité Contre les Hérésies, l’ordre et le rythme de la résurrection et de la divinisation de l’homme. C’est le propre des hérésiarques de les ignorer ou de les pervertir, apportant ainsi un faux témoignage aux hommes et les égarant de fait. Il y a – du point de vue théologique – un ordre, une trame qui correspond au dessein de Dieu, inséparable de la réalité. L’histoire n’est pas insensée : elle est orientée et ordonnée. Une histoire de l’Église – et du monde à travers elle – est spirituellement intelligible, même si dans ses ressorts profonds la ligne définitive, le juste jugement final, n’appartient qu'à Dieu.
Là encore, le « scientifique » pourra hurler au travestissement de l’Histoire, mais quel récit peut-il lui-même contre-proposer sinon une exposition chaotique d’événements et de faits désordonnés, insensés, inintelligibles, ou bien une construction idéologique plus ou moins assumée ? On lui répondra également que celui qui voudrait étudier une histoire chrétienne, un témoignage historique chrétien, ne peut faire autrement, pour en avoir l’intelligence « scientifique », que de le lire, le comprendre, en ayant en tête les principes théologiques chrétiens. Sinon, il regarde sans voir, il écoute sans entendre… On en revient à la prévention et à la juste modestie de Marc Bloch : le christianisme, c’est une vie. Jésus l’a expliqué aux pèlerins d’Emmaüs : il est lui-même la clé de lecture des Écritures. C’est un principe scientifique d’exégèse (et d’histoire) chrétienne.
 
Bref, on pourra lire avec curiosité et intérêt ce petit opuscule « salade de fruits » de Christophe Dickès, auquel on pourra reprocher son manque de profondeur théologique, ce qui est dommage en regard de son titre et de son sujet. Peut-être que, tout simplement, l’auteur est davantage un chronographe qu’un historien : quelqu’un qui rapporte des événements plus qu’un compositeur de récit. L’histoire de l’Église, et même l’histoire tout court, attendent des vocations.