Jean-Claude LARCHET,
Mont Athos. Carnets 1974-2015, Genève, Éditions des Syrtes, 2022,
292 p., 15,00 €.
La péninsule de l’Athos, en Grèce, dominée par le Mont du
même nom, est fameuse dans le monde monastique et le monde orthodoxe. Depuis le
IXe siècle au moins l’Athos est parsemé de monastères de toutes tailles
jusqu’aux cellules érémitiques les plus reculées, taillées dans la roche de la
montagne. Jusqu’à la séparation entre les Églises d’orient et d’occident,
l’Église latine y avait également un monastère, aujourd’hui réduit à l’état de
ruine. L’Athos a la particularité d’être un territoire gouverné par les
supérieurs des grands monastères et dont l’interdiction d’accès à la gent
féminine est reconnue par les institutions nationales et européennes : la
péninsule est considérée comme un seul grand monastère.
Tout le monde orthodoxe « occidental » y est
représenté : grecs, russes, roumains, bulgares, serbes… On n’y retrouve
pas les Syriens ou les Égyptiens, relevant d’Églises non-Chalcédoniennes. Pour
autant, bien sûr, la spiritualité athonite est clairement redevable des Pères
fondateurs du monachisme, qu’ils soient citoyens des déserts d’Égypte, de
Palestine, du Mont Sinaï ou de la Perse orientale.
On comprend, des deux points précédents, quelle attraction
génère le Mont Athos sur les chrétientés orthodoxes, particulièrement sur les
jeunes hommes s’interrogeant sur leur vocation, comme ce fut le cas en 1974 du
jeune Jean-Claude Larchet. Précisons ici qu’un catholique peut tout à fait se
rendre au Mont Athos, même s’il doit montrer patte blanche et s’abstenir de
tout prosélytisme.
Justement, pour un catholique latin, le monde du Mont Athos,
qui n’est ici que la partie émergée du monde orthodoxe en général, peut
constituer une expérience un peu déroutante : il y règne un mélange de
règle traditionnelle forte et de généreuse diversité.
La règle traditionnelle
forte est celle de l’orthodoxie dogmatique (avec ses « traditionalistes »
zélotes) et de l’expérience hésychaste (qu’on peut traduire ici brièvement par
expérience spirituelle de la lumière de Dieu dans la solitude), héritée des
saints Pères. Cette expérience se prépare et rayonne aussi bien dans la
liturgie commune, plus ou moins développée, que dans la prière individuelle
rythmée autant par nombre de prosternations que par celui des invocations à
Jésus.
La généreuse diversité s’observe dans l’extrême variété des
formes monastiques : grands monastères cénobitiques ou idiorythmiques,
monastères de toutes tailles jusqu’à des maisons de deux ou trois moines, et puis des ermitages regroupés ou isolés. Chacune de ces entités a
son rythme et ses règles de vie propres ; on peut dire que l’activité de
prière au Mont Athos ne s’arrête jamais. Mais le plus frappant peut-être est la
mobilité des moines et des communautés. Ceci s’explique par l’importance donnée
à l’Ancien – qui est comme une reine des abeilles. Dépendant lui-même d’une
lignée, parvenu à maturité, il attire et regroupe autour de lui des disciples à
proportion de sa renommée. S’il en a la capacité, il lui sera proposé, ou à
l’un de ses disciples, de reprendre les murs d’un monastère plus grand tombé en
déshérence. Ainsi se réforme la vie monastique orthodoxe : autour de
l’expérience spirituelle d’un Ancien, les murs ne sont qu’un vêtement. Ceci
explique leur grande mobilité, qui pourrait surprendre un Latin.
Jean-Claude Larchet, dans ses carnets, nous fait visiter de
l’intérieur ce monde, davantage par les personnes que par les murs ou les
paysages. Il a relevé quelques séquences d’enseignements reçus par des Anciens
– dont on s’aperçoit que l’accueil et l’accompagnement spirituel des visiteurs
font partie du statut. On peut dire que notre auteur a passé une grande partie
de sa vie et de ses activités à faire connaître ces Anciens, leur vie et leurs
enseignements, en les éditant en langue française (aux Éditions du Cerf ou aux Éditions
des Syrtes). La visite est passionnante.
Mais, ce qui nous a décidés d’écrire cette petite notice est
la dernière visite et quelques observations faites à propos. La dernière visite
dépeint un Athos mondanisé et mondialisé : routes, 4x4, téléphonie mobile,
internet et emails… se sont partout répandus, y compris chez les moines, dont
on apprend la grande facilité à voyager dans le monde entier. En quelque sorte,
cela n’a rien à voir avec l’Athos traditionnel antérieur aux années 2000.
On comprend ici l’extrême importance – tout aussi
inconsciente probablement que prophétique – de recueillir les témoignages des
Anciens au moment où ils disparaissent et où les générations actuelles ne
partagent plus vraiment le même environnement. En fait, le drame d’un livre
d’histoire, c’est qu’il décrit toujours une époque révolue ou en passe de
l’être…
Cependant, et cela est extrêmement intéressant et important
pour un moine d’aujourd’hui : comment croiser la tradition spirituelle
reçue des Anciens – dont on a vu qu’elle est le « cœur nucléaire » de
l’orthodoxie monastique, avec les conditions et les sollicitations du monde
présent ? L’Athos – volontairement ou non – se trouve actuellement au cœur
de cette lutte. Jean-Claude Larchet veut croire à la « dimension
prophétique du monachisme athonite pour le monde moderne ». Nous aurions
envie de penser que si l’Athos craque… alors quel monastère ailleurs dans le
monde pourrait bien tenir l’expérience hésychaste, et dans quelles conditions ?
Peut-être au fond des forêts de Sibérie, dans un skite ou un ermitage
isolé ? On perçoit le combat, au discernement, à mener ici ou là-bas. Cela
reste à écrire… par une vie.
